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LE RISQUE DE VIVRE, André Comte-Sponville
octobre 12th, 2009 by admin

LE RISQUE DE VIVRE

par André COMTE-SPONVILLE dans Le monde des religions

« Vivre dangereusement », conseillait Nietzsche. C’est un pléonasme ou une sottise. Un pléonasme, puisque toute vie est dangereuse ; une sottise si l’on prétend augmenter ce risque au lieu de le réduire. Laissons la sottise aux sots ou aux imprudents. Le pléonasme, lui, mérite d’être médité.

L’essentiel tient en une définition bien connue, d’apparence plaisamment médicale : « la vie est une maladie héréditaire, sexuellement transmissible, incurable et mortelle ». Humour ? Certes. Pourtant ? Tout y est vrai et c’est ce qui fait sourire. Il n’y a que la vérité qui soit drôle. Au reste le médecin Bichat, au tout début du XIXe siècle, proposait une autre définition, elle aussi fameuse, qui va plus sérieusement dans le même sens : « la vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». C’est dire que toute vie est risquée, non par accident, mais par essence. Les vivants sont un groupe à risque, et le seul. Vivre dangereusement, c’est simplement vivre.

De là la prudence (phronèsis), où les Anciens voyaient une des quatre vertus cardinales. Attention de ne pas la confondre avec le simple évitement des dangers ! La prudence porte sur les moyens, remarquait Aristote, point sur les fins (lesquelles ne relèvent que du désir). Il ne s’agit donc pas de fuir tout risque, ce qui est impossible, ni même de les réduire absolument, ce qui nous vouerait à l’inertie, mais simplement de les proportionner à la fin que nous visons. Par exemple celui qui fait de l’alpinisme : la prudence ne lui impose nullement de renoncer à ce sport, s’il y prend du plaisir, mais bien d’en réduire le plus possible les risques, qui demeureront plus élevés que dans le tennis de table.

Cela éclaire la notion de précaution dont on nous rebat les oreilles. Imaginez que quelqu’un vous dise : « En matière d’alpinisme et de sexualité, j’ai pris mes précautions : j’ai choisi la plaine et la chasteté.» Vous n’y verriez plus précaution mais renoncement, plus prudence, mais fuite. C’est pourtant ainsi que fonctionne trop souvent le fameux « principe de précaution ». Beaucoup semblent l’entendre ainsi : « Ne faisons rien qui présente un risque possible, que nous ne sommes pas capables de mesurer exactement ni certains de pouvoir surmonter. » Bref : « Dans le doute, abstiens-toi !» Et cela semble en effet raisonnable. Sauf qu’à suivre un tel principe, comme il y a toujours un doute (le risque zéro n’existe pas), on s’abstiendra toujours ! Le principe de précaution, ainsi entendu, devient paralysant, démobilisateur, mortifère. Ce n’est plus un principe de précaution, mais d’inhibition. Se lever le matin ? C’est prendre un risque. Mais rester au lit toute la journée et tous les jours, c’est en prendre un autre, plus grand.

La bonne formulation du principe de précaution est bien sûr tout autre : n’attendons pas qu’un risque soit certain et mesuré exactement pour entreprendre de le réduire le plus possible (tant que cela ne compromet pas les fins que nous poursuivons). Non pas « dans le doute, abstiens-toi », donc, mais, au contraire, « dans le doute, agis » ! Principe non d’inhibition mais d’action. Ce qu’on reproche au docteur Garetta, dans l’affaire du sang contaminé, ce n’est pas d’avoir fait des transfusions sanguines (car alors ce seraient les Témoins de Jéhovah qui auraient raison) mais de n’avoir entrepris aucune action (par exemple le chauffage du sang qu’on sait efficace depuis 1983) lorsqu’il apparut que les produits sanguins présentaient un risque sensiblement augmenté.

Le risque zéro, c’est de n’être pas né, ou d’être déjà mort. Vivons donc prudemment, mais sans nous laisser paralyser par la peur. « Marcher avec assurance en cette vie », comme disait Descartes, ce n’est pas courir vers le précipice, ni rester coucher en attendant la mort.


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